— Je n’ai que faire des femmes, répondit Wolfgang d’un ton brusque. — Que l’un de vous la ramène à son père, pourvu qu’il se présente ensuite ; mais l’autre, je ne le laisserai pas partir.
— Bah, et si je jurais sur mon honneur et sur la lance de saint Georges ?
Wolfgang hésita un peu, car c’était un grand serment, mais à cet instant Arnold demanda pour la troisième fois :
— Que dit-il ?
Et ayant appris de quoi il s’agissait, il commença à s’opposer avec véhémence et grossièreté à la libération sur parole des deux. Il avait son calcul : il avait été vaincu dans une grande bataille par Skirwoillo, et en combat singulier par ces chevaliers polonais. En tant que soldat, il savait bien que cette infanterie du frère devait retourner à Malbork, car si elle voulait aller plus loin jusqu’à Gotteswerder, elle irait, après la destruction des détachements précédents, comme à l’abattoir. Il savait donc qu’il lui faudrait se présenter devant le maître et le maréchal, et il comprit que sa honte serait moindre s’il avait au moins un prisonnier de marque à montrer. Un chevalier vivant, qu’on présente aux yeux, pèse plus qu’un récit disant qu’on en a capturé deux.
Aussi Maćko, écoutant les cris rauques et les jurons d’Arnold, comprit-il aussitôt qu’il fallait accepter ce qu’on lui offrait, car il n’obtiendrait rien de plus, et il dit en se tournant vers Wolfgang :
— Alors je vous prie, messire, d’une chose encore : je suis certain que mon neveu comprendra lui-même que c’est à lui de rester auprès de sa femme, et à moi de vous suivre. Mais au cas où, permettez-moi de lui faire savoir qu’il n’a pas à discuter, car telle est votre volonté.
— Bien : cela m’est égal, répondit Wolfgang. — Parlons seulement de la rançon que votre neveu devra apporter pour vous et pour lui, car tout en dépend.
— La rançon ? demanda Maćko, qui eût préféré remettre cette conversation à plus tard. — N’avons-nous pas assez de temps devant nous ? Quand il s’agit d’un chevalier adoubé, la parole vaut argent comptant. Quant au montant, on peut s’en remettre à la conscience. Or donc, près de Gotteswerder, nous avons capturé un important chevalier vôtre, un certain sire de Lorche, et mon neveu (car c’est lui qui l’a pris) l’a libéré sur parole, sans convenir du tout d’un prix.
— Vous avez pris le sire de Lorche ? demanda vivement Wolfgang. — Je le connais. C’est un puissant chevalier. Mais pourquoi ne l’avons-nous pas croisé en chemin ?
— Parce qu’apparemment il n’est pas passé par ici, mais a pris la route de Gotteswerder ou bien de Ragneta, répondit Maćko.
— C’est un chevalier puissant et de noble lignée, répéta Wolfgang. — Vous ferez une belle prise ! Mais il est bon que vous en ayez parlé, car maintenant je ne vous relâcherai pas pour une bouchée de pain.
Maćko se mordit la moustache, mais releva fièrement la tête :
— Nous savons ce que nous valons, même sans cela.
— Tant mieux, dit le cadet von Baden.
— Tant mieux, non pour nous, car nous sommes de humbles moines qui ont fait vœu de pauvreté, mais pour l’Ordre, qui emploiera votre argent à la gloire de Dieu.
Maćko ne répondit rien, se contentant de regarder Wolfgang comme s’il voulait lui dire : « Dites cela à d’autres » — et au bout d’un moment, ils commencèrent à négocier.
C’était une chose pénible et délicate pour le vieux chevalier, car d’un côté il était très sensible à toute perte, et de l’autre il comprenait qu’il ne lui convenait pas de s’estimer, lui et Zbyszko, à trop bas prix. Il se tortillait donc comme une anguille, d’autant plus que Wolfgang, bien que d’apparence humaine et de parole douce, se montra immodérément avide et dur comme la pierre. La seule consolation pour Maćko était la pensée que de Lorche paierait tout cela, mais il regrettait néanmoins l’espoir perdu de profit, car il ne comptait pas sur le surplus provenant de la rançon de Zygfryd, pensant que Jurand, et même Zbyszko, pour aucun prix ne renonceraient à sa tête.
Après de longues négociations, il consentit enfin au nombre de marcs et au délai, et ayant stipulé combien de valets et de chevaux Zbyszko devait prendre, il alla le lui annoncer ; ce faisant, manifestement de peur que les Allemands n’eussent une autre idée, il lui conseilla de partir immédiatement.
— Ainsi va l’état de chevalier, dit-il en soupirant, hier tu tenais par les cheveux, aujourd’hui on te tient ! Eh bien, tant pis ! Dieu donnera, notre tour reviendra ! Mais maintenant ne perds pas de temps. En allant bon train, tu rattraperas Hlawa, et vous serez plus en sécurité ensemble ; une fois sortis des forêts et parvenus en pays civilisé, en Mazovie, tu trouveras chez tout noble ou vlodyque l’hospitalité, l’aide et les soins. À des étrangers, chez nous, on ne les refuse pas, et à plus forte raison aux nôtres ! Cela pourra être le salut de cette pauvre enfant.
En parlant ainsi, il regardait Danusia, qui, plongée dans une demi-somnolence, respirait vite et fort. Ses mains transparentes, posées sur la sombre peau d’ours, tremblaient fébrilement.
Maćko la bénit et dit :
— Hé, prends-la et pars ! Que Dieu change cela, car il me semble qu’elle file un mauvais coton !
— Ne dites pas cela ! s’écria Zbyszko avec un accent désespéré.
— Par la puissance de Dieu ! Je vais faire amener ton cheval ici, et toi, va-t’en !
Et sorti de la chambre, il ordonna tout pour le départ. Les Turcs, donnés en cadeau par Zawisza, amenèrent les chevaux avec le berceau, tapissé de mousse et de peaux, et le valet Wit amena le cheval de selle de Zbyszko — et peu après, Zbyszko sortit de la chambre, tenant Danusia dans ses bras.
Il y avait là quelque chose de si émouvant que les deux frères von Baden, que la curiosité avait amenés devant la hutte, voyant la figure encore à moitié enfantine de Danuśka, son visage ressemblant vraiment à celui des saintes vierges des images d’église, et sa faiblesse si grande que, ne pouvant soutenir sa tête, elle la laissait peser lourdement sur l’épaule du jeune chevalier, commencèrent à se regarder l’un l’autre avec étonnement et à s’indigner dans leur cœur contre les auteurs de sa détresse. « Assurément, Zygfryd avait un cœur de bourreau, non de chevalier, murmura Wolfgang à son frère, et cette vipère, bien que tu aies été libéré grâce à elle, je la ferai fouetter de verges. » Ils furent émus aussi de voir Zbyszko porter Danusia dans ses bras comme une mère porte son enfant — et ils comprirent son amour, car tous deux avaient encore le sang jeune dans les veines.
Lui-même hésita un instant : fallait-il prendre la malade devant lui sur la selle et la tenir contre sa poitrine durant la route, ou la coucher dans le berceau ? Il se décida enfin pour cette dernière option, pensant qu’elle voyagerait plus à son aise couchée. Puis, s’approchant de son oncle, il se pencha pour lui baiser la main en signe d’adieu, mais Maćko, qui en réalité l’aimait comme la prunelle de ses yeux, bien qu’il ne voulût montrer d’émotion devant les Allemands, ne put se retenir et, l’ayant étreint fortement, pressa ses lèvres sur ses abondants cheveux blonds dorés.
— Que Dieu te guide ! dit-il. — Et souviens-toi du vieux, car la captivité est toujours une chose lourde.
— Je n’oublierai pas, répondit Zbyszko.
— Que la Très Sainte Mère te donne consolation !
— Que Dieu vous récompense pour cela… et pour tout.
Un instant plus tard, Zbyszko était déjà en selle, mais Maćko se souvint encore d’autre chose, car il sauta vers lui et, posant la main sur son genou, dit :
— Écoute ! Et si tu rattrapes Hlawa, quant à Zygfryd, prends garde de ne pas attirer la honte ni sur toi, ni sur mes cheveux blancs. Jurand — d’accord, mais pas toi ! Jure-le-moi sur mon épée et sur l’honneur !
— Jusqu’à votre retour, je retiendrai même Jurand, pour qu’ils ne se vengent pas de vous à cause de Zygfryd, répondit Zbyszko.
— Tu tiens donc tant à moi ?
Et le jeune homme sourit tristement :
— Vous le savez bien.
— En route ! Va en santé !
Les chevaux partirent, et bientôt un bosquet clair de noisetiers les cacha. Maćko se sentit soudain cruellement morne et seul, et son âme se déchirait de toutes ses forces après ce garçon chéri, en qui résidait tout l’espoir de la lignée. Mais il se secoua aussitôt de sa tristesse, car c’était un homme dur et maître de lui.
— Remercier Dieu que ce ne soit pas lui qui soit en captivité, mais moi…
Et il se tourna vers les Allemands :
— Et vous, messires, quand partez-vous et où allez-vous ?
— Quand il nous plaira, répondit Wolfgang, et nous partirons pour Malbork, où vous devrez d’abord comparaître devant le maître, messire.
— Hé, ils sont encore capables de me trancher le cou là-bas pour avoir aidé les Samogitiens ! se dit Maćko.
Cependant la pensée que le sire de Lorche était en réserve et que les von Baden eux-mêmes défendraient sa tête, ne serait-ce que pour ne pas perdre leur rançon, le rassurait.
— Car assurément, se disait-il, en pareille occurrence, Zbyszko n’aurait ni à se présenter lui-même, ni à diminuer son bien.
Et cette pensée lui apporta un certain soulagement.