Tellura
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III

Chapitre 49 · 2696 mots · ~14 min de lecture

III.

Le père Wyszoniek craignait même qu'au second réveil, un délire ne s'emparât de Jurand et ne le privât de connaissance pour longtemps. Cependant, il avait promis à la princesse et à Zbyszko de les prévenir dès que le vieux chevalier parlerait, et, après leur départ, il s'était lui-même retiré pour se reposer. Jurand ne se réveilla qu'au deuxième jour de fête, juste avant midi, mais, en revanche, il était parfaitement lucide. La princesse et Zbyszko étaient présents. Aussi, lorsqu'il se mit sur son séant, il la regarda, la reconnut et dit :

— Madame… Pour l'amour de Dieu, suis-je donc à Ciechanów ?

— Et vous avez dormi tout le jour de fête, répondit la princesse.

— La neige m'avait enseveli. Qui m'a sauvé ?

— Ce chevalier : Zbyszko de Bogdaniec. Vous vous souvenez, à Cracovie…

Jurand fixa un instant son œil valide sur le jeune homme, puis dit :

— Je me souviens… Et où est Danuska ?

— Elle n'était donc pas avec vous ? demanda la princesse avec angoisse.

— Comment aurait-elle pu être avec moi, puisque c'était moi qui allais vers elle !

Zbyszko et la princesse échangèrent un regard, pensant que la fièvre parlait encore par la bouche de Jurand, puis la princesse dit :

— Revenez à vous, pour l'amour de Dieu ! La jeune fille n'était-elle pas avec vous ?

— Avec moi ? La jeune fille ? demanda Jurand avec stupéfaction.

— Car vos hommes ont péri, mais on ne l'a pas trouvée parmi eux. Pourquoi l'avez-vous laissée à Spychów ?

Lui, répéta encore une fois, mais déjà avec une peur dans la voix :

— À Spychów ? Mais elle est chez vous, Madame, pas chez moi !

— Pourtant, on a envoyé des gens et une lettre pour la chercher au manoir forestier !

— Au nom du Père et du Fils ! répondit Jurand. Je n'ai absolument pas envoyé qui que ce soit pour la chercher.

Alors la princesse pâlit soudainement.

— Qu'est-ce que cela signifie ? dit-elle. Êtes-vous sûr de parler lucidement ?

— Par la miséricorde de Dieu, où est l'enfant ? s'écria Jurand en se levant d'un bond.

Le père Wyszoniek, entendant cela, sortit précipitamment de la chambre, tandis que la princesse poursuivait :

— Écoutez : une troupe armée est arrivée au manoir forestier avec une lettre de votre part. Dans la lettre, il était dit que des poutres vous avaient blessé dans un incendie… que vous aviez perdu la vue à moitié et que vous vouliez voir l'enfant… Ils ont pris Danuska et sont partis…

— Malheur ! s'écria Jurand. Aussi vrai que Dieu est au ciel, il n'y a eu aucun incendie à Spychów, ni je n'ai envoyé personne pour la chercher !

À ce moment, le père Wyszoniek revint avec la lettre, qu'il tendit à Jurand et demanda :

— N'est-ce pas l'écriture de votre chapelain ?

— Je ne sais pas.

— Et le sceau ?

— Mon sceau. Que dit la lettre ?

Le père Wyszoniek lut la lettre ; Jurand écouta, s'arrachant les cheveux, puis dit :

— La lettre est contrefaite !… Le sceau est faux ! Malheur à mon âme ! Ils ont pris mon enfant et ils la perdront !

— Qui ?

— Les Chevaliers Teutoniques !

— Par les plaies du Christ ! Il faut avertir le prince ! Qu'il envoie des messagers au Grand Maître ! s'écria la princesse. Jésus miséricordieux, sauve-la et viens à son secours !…

Ayant dit cela, elle sortit en criant de la chambre. Jurand sauta du lit et commença fébrilement à enfiler ses vêtements sur son dos massif. Zbyszko restait pétrifié, mais au bout d'un moment ses dents serrées se mirent à grincer sinistrement.

— Comment savez-vous que ce sont les Teutoniques qui l'ont enlevée ? demanda le père Wyszoniek.

— J'en jurerais sur la Passion du Christ !

— Attendez !… C'est possible. Ils étaient venus se plaindre de vous au manoir forestier… Ils voulaient se venger de vous…

— Et ce sont eux qui l'ont enlevée ! s'écria soudain Zbyszko.

Sur ces mots, il sortit en courant de la chambre, et se précipitant aux écuries, ordonna d'atteler les chariots et de seller les chevaux, sans bien savoir lui-même pourquoi il agissait ainsi. Il comprenait seulement qu'il fallait aller au secours de Danusia – et tout de suite – et jusqu'en Prusse – et la arracher des mains ennemies, ou périr.

Puis il retourna dans la chambre pour dire à Jurand que les armes et les chevaux seraient bientôt prêts. Il était certain que Jurand partirait avec lui. La colère, la douleur et le chagrin bouillonnaient dans son cœur – mais en même temps il ne perdait pas espoir, car il lui semblait qu'à deux avec le redoutable chevalier de Spychów, ils pourraient tout accomplir – et qu'ils pourraient s'attaquer ne fût-ce qu'à toute la puissance teutonique.

Dans la chambre, outre Jurand, le père Wyszoniek et la princesse, il trouva aussi le prince, le sire de Lorche, et le vieux sire de Długolas, que le prince, ayant appris l'affaire, avait également convoqué au conseil en raison de sa sagesse et de sa connaissance parfaite des Chevaliers Teutoniques, chez qui il avait passé de longues années en captivité.

— Il faut agir avec prudence, pour ne pas pécher par emportement et ne pas perdre la jeune fille, dit le sire de Długolas. Il faut se plaindre tout de suite au Grand Maître, et si Votre Altesse lui donne une lettre, je partirai.

— Je vous donnerai une lettre et vous partirez avec, dit le prince. Nous ne laisserons pas l'enfant périr, que Dieu et la sainte croix me viennent en aide. Le Grand Maître craint la guerre avec le roi de Pologne et tient à s'attacher mon frère Siemowit et moi. Il n'a sûrement pas ordonné cet enlèvement et il ordonnera qu'on la rende.

— Et si c'est sur son ordre ? demanda le père Wyszoniek.

— Bien que ce soit un Chevalier Teutonique, il y a plus d'honnêteté en lui que chez les autres, répondit le prince, et comme je vous l'ai dit, il voudrait plutôt me faire plaisir maintenant que me fâcher. La puissance de Jagellon n'est pas une plaisanterie... Hé ! Ils nous ont fait assez de misères tant qu'ils ont pu, mais à présent ils ont compris que si nous autres Mazures aidons aussi Jagellon, ce sera mauvais...

Mais le sire de Długolas prit la parole :

— C'est vrai. Les Chevaliers Teutoniques ne font rien pour rien ; aussi j'imagine que s'ils ont enlevé la jeune fille, c'est uniquement pour ôter l'épée des mains de Jurand et soit prendre une rançon, soit l'échanger.

Il se tourna vers le sire de Spychów :

— Quels prisonniers avez-vous maintenant ?

— De Bergow, répondit Jurand.

— Est-ce quelqu'un d'important ?

— Il semble : oui.

Le sire de Lorche, ayant entendu le nom de Bergow, se mit à poser des questions à son sujet, et ayant appris de quoi il s'agissait, il dit :

— C'est un parent du comte de Gueldre, grand bienfaiteur de l'Ordre, et sa famille a rendu des services à l'Ordre.

— C'est vrai, dit le sire de Długolas après avoir traduit ses paroles aux présents. Les de Bergow ont occupé de hautes dignités dans l'Ordre.

— Et pourtant Danveld et de Löwe les réclamaient avec acharnement, dit le prince. Chaque fois qu'ils ouvraient la bouche, ils disaient que de Bergow devait être libre. Aussi vrai que Dieu est au ciel, c'est sans doute pour cela qu'ils ont enlevé la jeune fille : pour libérer de Bergow.

— Donc ils la rendront, dit le père.

— Mais il vaudrait mieux savoir où elle est, dit le sire de Długolas. Car supposons que le Grand Maître demande : à qui dois-je ordonner de la rendre ? Que lui dirons-nous ?

— Où est-elle ? dit sourdement Jurand. Ils ne la gardent sûrement pas à la frontière, de peur que je ne la reprenne de force, mais ils l'ont emmenée quelque part sur les bancs de sable éloignés de la Vistule ou sur la côte.

Et Zbyszko dit :

— Nous la trouverons et nous la reprendrons.

Mais le prince éclata soudain d'une colère longtemps contenue :

— Ils l'ont enlevée de ma propre cour, ces fils de chiens, et ils m'ont donc déshonoré, et je ne leur pardonnerai cela de ma vie. J'en ai assez de leurs trahisons ! Assez de leurs attaques ! Mieux vaudrait avoir des loups-garous pour voisins ! Mais maintenant le Grand Maître devra punir ces commandeurs et rendre la jeune fille, et m'envoyer des ambassadeurs pour s'excuser. Sinon, j'enverrai les bannières de guerre !

À ces mots, il frappa du poing sur la table et ajouta :

— Oh ! Mon frère de Płock me suivra, et Witold, et toute la puissance du roi Jagellon ! Assez de tolérance ! Un saint en perdrait patience. J'en ai assez !

Ils se turent tous, attendant que sa colère s'apaise pour continuer la délibération, tandis qu'Anna Danuta se réjouissait de voir le prince prendre si à cœur le sort de Danusia, car elle savait qu'il était patient, mais aussi obstiné, et que lorsqu'il entreprenait une chose, il ne l'abandonnait pas avant d'avoir obtenu gain de cause.

Puis le père Wyszoniek prit la parole.

— Il y avait autrefois l'obéissance dans l'Ordre, dit-il, et aucun commandeur n'osait agir de son propre chef sans la permission du chapitre et du Grand Maître. C'est pourquoi Dieu avait mis entre leurs mains des pays si étendus qu'Il les avait presque élevés au-dessus de toute autre puissance terrestre. Mais maintenant il n'y a parmi eux ni obéissance, ni vérité, ni honnêteté, ni foi. Rien que l'avidité et une méchanceté telles qu'on dirait qu'ils sont des loups, non des hommes. Comment pourraient-ils obéir aux commandements du Grand Maître ou du chapitre, puisqu'ils n'obéissent même pas à ceux de Dieu ? Chacun dans son château siège comme un prince souverain – et ils s'entraident dans le mal. Nous nous plaindrons au Grand Maître – et ils nieront. Le Grand Maître leur ordonnera de rendre la jeune fille, et ils ne la rendront pas – ou ils diront : « Elle n'est pas chez nous, car nous ne l'avons pas enlevée. » Il leur ordonnera de jurer, ils jureront. Qu'allons-nous donc faire ?

— Que faire ? dit le sire de Długolas. Que Jurand aille à Spychów. S'ils l'ont enlevée pour une rançon ou pour l'échanger contre de Bergow, ils devront donner des nouvelles et ils les donneront à personne d'autre qu'à Jurand.

— Ce sont ceux qui étaient venus au manoir forestier qui l'ont enlevée, dit le père.

— Alors le Grand Maître les livrera à la justice ou leur ordonnera d'accorder un combat judiciaire à Jurand.

— Le combat judiciaire, s'écria Zbyszko, c'est à moi qu'ils doivent l'accorder, car je les ai défiés le premier !

Et Jurand ôta ses mains de son visage et demanda :

— Qui était-ce, au manoir forestier ?

— C'étaient Danveld, le vieux de Löwe, et deux frères : Godefroy et Rotgier, répondit le père.

— Ils se sont plaints et ont voulu que le prince vous ordonne de libérer de Bergow. Mais le prince, ayant appris par de Fourcy que les Allemands vous avaient attaqués les premiers, les a réprimandés et les a renvoyés sans rien obtenir.

— Allez à Spychów, dit le prince, car ils s'y présenteront. Ils ne l'ont pas fait jusqu'à présent parce que l'écuyer de ce jeune chevalier ici présent a broyé le bras de l'écuyer de Danveld lorsqu'il portait le défi. Allez à Spychów, et dès qu'ils se présenteront, faites-le-moi savoir. Ils vous rendront l'enfant contre de Bergow, mais moi, je n'abandonnerai pas la vengeance, car ils m'ont aussi déshonoré en la prenant de ma cour.

Ici, la colère le reprit, car effectivement les Chevaliers Teutoniques avaient épuisé toute sa patience, et au bout d'un instant il ajouta :

— Hé ! Ils ont soufflé et soufflé sur le feu, mais finalement ils se brûleront les museaux.

— Ils nieront ! répéta le père Wyszoniek.

— Sitôt qu'ils annonceront à Jurand que la jeune fille est chez eux, ils ne pourront pas nier, répondit un peu impatiemment Nicolas de Długolas. Certes, ils ne la gardent pas à la frontière – et, comme Jurand l'a justement deviné, ils l'ont emmenée dans des châteaux plus éloignés ou sur les bancs de sable de la mer – mais lorsqu'il y aura la preuve que ce sont eux, ils ne pourront pas nier devant le Grand Maître.

Et Jurand se mit à répéter d'une voix étrange et en même temps terrible :

— Danveld, Löwe, Godefroy et Rotgier…

Nicolas de Długolas recommanda encore d'envoyer des gens expérimentés et rusés en Prusse pour s'informer à Szczytno et à Jansbork si la fille de Jurand s'y trouvait, et sinon, où elle avait été emmenée ; puis le prince prit un bâton dans sa main et sortit pour donner les ordres nécessaires, tandis que la princesse se tourna vers Jurand, voulant le réconforter par une bonne parole :

— Comment vous sentez-vous ? demanda-t-elle.

Lui, un instant, ne répondit rien, comme s'il n'avait pas entendu la question, puis il dit soudain :

— Comme si quelqu'un avait frappé sur une vieille blessure.

— Mais ayez confiance en la miséricorde divine : Danuska reviendra, rendez-leur seulement de Bergow.

— Je ne leur aurais pas refusé mon propre sang.

La princesse hésita à lui parler tout de suite du mariage, mais, après avoir réfléchi un peu, elle ne voulut pas ajouter un nouveau souci aux malheurs déjà si lourds de Jurand, et de plus une certaine peur la saisit. « Ils la chercheront avec Zbyszko, que Zbyszko le lui dise à l'occasion, se dit-elle ; à présent sa tête pourrait se déranger complètement. » Aussi préféra-t-elle parler d'autre chose.

— Ne nous blâmez pas, dit-elle. Il est venu des hommes portant vos couleurs, avec une lettre portant votre sceau, annonçant que vous étiez malade, que vos yeux s'éteignaient et que vous vouliez voir l'enfant une fois encore. Comment aurions-nous pu nous opposer et ne pas obéir à l'ordre d'un père ?

Jurand se jeta à ses pieds.

— Je ne blâme personne, madame.

— Et sachez que Dieu vous la rendra, car Son œil veille sur elle. Il lui enverra du secours, comme Il en envoya à la dernière chasse, lorsque le terrible auroch nous chargea – et le Seigneur Jésus inspira Zbyszko pour nous défendre. Il faillit lui-même y perdre la vie et fut longtemps malade ensuite, mais il sauva Danuska et moi, ce pour quoi le prince lui donna la ceinture et les éperons. Vous voyez !… La main de Dieu est sur elle. Certes, l'enfant vous manque. Elle me manque aussi à moi. Je pensais qu'elle viendrait avec vous, que je la reverrais, ma très chère, et voilà que…

Sa voix trembla et les larmes coulèrent de ses yeux, tandis qu'en Jurand, le désespoir jusque-là contenu se déchaîna un instant, soudain et terrible, comme un ouragan. Il saisit ses longs cheveux à deux mains et se mit à frapper la tête contre les poutres du mur, gémissant et répétant d'une voix rauque :

— Jésus ! Jésus ! Jésus !…

Mais Zbyszko bondit vers lui et, le secouant de toutes ses forces par les épaules, s'écria :

— En route ! À Spychów !

Le texte est dans le domaine public (public domain). Détails de la licence sur la page de l'auteur : Henryk Sienkiewicz.

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