Tellura
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PARTIE I - DÉCOUVERTE

Chapitre 5 · 4013 mots · ~21 min de lecture

Son pied le poussa. Aucune réaction. Sa monture réticente refusa de s’avancer pour le transporter dans un grognement faible. Son regard s’illumina de malice. Non, la mise à mort n’était pas une option et de l’aide lui était indispensable. Face au refus obstiné de son destrier, elle fit mine d’essayer de le soulever. Roz fit pivoter sa tête à droite, puis à gauche, et finit par approcher. Nell s’apprêtait à la coucher quand les buissons, non loin, bougèrent. Son estomac tressauta. Ses doigts se refermèrent sur l’un des pommeaux de ses épées. Prête. La gueule d’un racõm apparut. Langue pendante, Byllõ sortit de sa cachette et se dirigea vers elles en se dandinant, la queue remuant de joie. Les lèvres de Nell s’étirèrent et un rire jaillit de ses entrailles. — Comme d’habitude ! On ne te voit que lorsque tout danger a définitivement été écarté. Pas de doute, tu es bien un mâle ! Mais son sourire disparut instantanément en découvrant Byllõ s’avancer vers le gisant. Sa stupéfaction s’accrut. Après l’avoir reniflé, l’animal le lécha. Jamais le familier ne s’était comporté de cette manière avec un inconnu. Ce n’était pas le moment de s’occuper de ça. Arnwell se secoua. La priorité était de ramener cet étranger avant qu’il ne reprenne conscience. Elle aurait tout le temps de se soucier de l’attitude de Byllõ une fois son prisonnier en sécurité. Tout le long du chemin, elle s’était réjouie de l’avoir assommé. L’endroit resterait secret. Espion ou non, il n’aurait aucun moyen de repérer où ils se trouvaient. Mais, maintenant qu’ils étaient en bas de la grotte, ses certitudes s’effondraient. Ce sentier était trop étroit pour permettre à la grande Roz de l’emprunter. Son regard fit des va-et-vient entre l’entrée de l’abri et la clairière. Ça allait être un calvaire. L’air frais s’engouffra dans sa gorge. Allez ! Arnwell empoigna la carcasse et la bascula sur ses épaules. Un souffle puissant lui échappa sous l’impact de ce poids. Il pesait un lamko mort ! Chaque mouvement tira sur ses sutures. Déjà, cet homme était source de contrariétés. Chaque pas fut effectué dans une lenteur infernale. Ses yeux restaient braqués sur leur destination. Théä déclinait. Jamais elle n’y parviendrait. Sa prise glissa. La commissure de ses lèvres s’étira légèrement.
Ses muscles brûlaient lorsque les fers se refermèrent autour des poignets de sa victime. Elle recula et l’examina. Arnwell siffla. Puis, tout en grommelant, elle se dirigea vers l’un des lits et saisit la couverture. Dans la plaine, après l’avoir hissé sur Yroz, elle s’était défaite de sa cape pour camoufler le spectacle de ce corps nu répugnant. Maintenant qu’ils étaient arrivés, elle voulait au plus vite retirer son tissu du contact de cette peau. Elle lui jeta le carré de laine et sortit rapidement de son logement. Vite prévenir Balleï de cette présence inexplicable et surtout désagréable. Pour la première fois, elle ramenait un prisonnier. Pas la moindre idée de la manière de se comporter. Quand elle croisait des soldats, ils attaquaient toujours. Elle appela le volatile et tendit le bras. Sélectionner minutieusement chaque mot pour décrire cette situation inédite. Sur le pas de la porte, son regard s’arrêta sur des taches de sang sur ses vêtements. Un ronflement rauque fit vibrer ses cordes vocales. Les points n’avaient pas résisté à ses efforts. Trop tôt pour que toutes ses plaies aient cicatrisé. Comme la veille, elle recousit ses chairs à l’aide d’un aiguillon de pikõstote. Enfin, son corps s’écroula dans les coussins du fauteuil. En attendant l’obtention d’instructions, Nell jetait des coups d’œil successifs vers le renfoncement sans s’en approcher. Un picotement suspect lui hérissait la nuque. Trop de mystères entouraient cette venue. Et surtout, il était un homme. À nouveau, son ventre émit un grognement sourd qui attira son attention. Théä avait déjà fait ses adieux à cette journée lorsqu’elle avait franchi le seuil de la grotte. Le moment habituel de sa pause pour déjeuner était largement dépassé. Le creux dans son estomac réclamait d’être comblé. Cuisiner était une tâche reposante. Son cerveau ainsi concentré faisait s’évaporer les parasites qui la harcelaient. Ce fut encore le cas. Elle se retrouva seule durant la préparation de son repas. Elle attrapa les jumos, les pela et les découpa. Les rondelles crépitèrent sous la brûlure du foyer. Ses doigts coururent sur les flacons d’épices séchées. Un peu de virnelca et de roïssa. Simple. Enfin, elle ajouta les champignons ramassés deux cycles lunaires plus tôt. Devant son assiette vide, son abdomen lui témoigna sa satisfaction. Arnwell se leva et fit chauffer de l’eau. Vérifier l’intrus. Elle se dirigea vers le renfoncement. Ses pas la ramenaient à la cuisine quand un cri l’arrêta. La messagère. Son cœur bondit, tandis que ses trapèzes se détendirent. Elle se précipita dehors. Mais lorsque Nell revint, son visage était tiré. Le sourire qui s’étirait quelques instants auparavant avait laissé place à l’effroi. Sonnée, elle ne pouvait y croire. Ce que lui avait appris Balleï remettait en question toutes ses convictions. Pour la troisième fois, elle répéta « pas d’Aquaterra ». Non, ça n’avait aucun sens. Comment pouvait-on venir d’un « autre monde » ? Et de quel « monde » ? Elle se laissa choir sur l’un des fauteuils en disant encore « pas de ce monde ». Surtout, on ne lui avait jamais parlé de ça. Impossible de réaliser ce que cela impliquait. Son regard examina rapidement le renfoncement. Ses nerfs vibrèrent à un rythme effréné. Hors de question d’y aller. Pas de mention de renforts par Balleï. C’était d’autant plus perturbant. Immédiatement, elle avait renvoyé une messagère en bredouillant quelques mots à ce propos. Évidemment, ce manque ne pouvait être dû qu’au nombre limité de sons que pouvait reproduire l’oiseau. Un simple oubli. Dans sa missive, la cheffe du village lui avait ordonné de le traiter avec ménagement. Son attention se fixa sur la cellule. Sa langue claqua contre son palais. Être agréable à un homme ? Et puis quoi d’autre ? Il ne fallait pas exagérer. Ses dents grincèrent. Elle le détestait et rien ne la ferait changer d’avis. Le sifflement de la bouilloire la ramena à l’instant. Alors qu’elle versait l’eau dans sa tasse, elle entendit un léger bruit de métal provenant de la petite prison. Elle inspira profondément à plusieurs reprises. Cela ne pouvait signifier qu’une chose. L’autre avait repris ses esprits. Elle amorça un pas, puis recula. Une telle confrontation devenait impossible. Sa patience menaçait déjà de l’abandonner. Le rythme de ses doigts sur le tissu de son caleçon ne la trompait pas. L’air emplit pleinement ses poumons. Les consignes étaient claires. Elle n’avait d’autre choix que de s’y conformer. Son serment l’imposait. Ses épaules se développèrent. Sa hauteur se déploya. Son regard se fixa devant elle. Enfin, elle se dirigea calmement vers la commode.


Le brouillard refusait de se dissiper. Tout en clignotant des paupières, Maxence releva le bras pour masser sa nuque douloureuse. Lorsque du métal froid glissa sur sa peau, il fut violemment projeté hors de sa torpeur. Ses yeux grands ouverts allèrent d’un poignet à l’autre. Tous deux étaient entravés par une épaisse rangée de maillons. Quoi ? Que s’était-il passé ? Pourquoi était-il nu et attaché telle une bête ? Et où était-il ? C’était inacceptable. Il allait lui montrer. Ses lèvres s’entrouvrirent. Lorsque ses iris identifièrent le géant qui le gardait, une sueur glacée coula le long de sa colonne et sa bouche se referma aussitôt. Au moindre mouvement brusque de sa part, l’animal se réveillerait. Il était colossal et Max ne serait certainement pas de taille face à lui. Celui-ci était allongé contre sa jambe. Cela dit, le poids de cette bête écrasait ses membres, provoquant des fourmillements mêlés d’une douleur lancinante. D’ailleurs, la souffrance irradiait son corps. Un rapide examen lui permit de remarquer les hématomes qui jonchaient son épiderme. On l’avait roué de coups. La tenue qui l’avait vu naître était à peine dissimulée par un carré de laine extrêmement doux. Il devait l’avouer. Du cachemire ? Ses doigts s’y agrippèrent et le remontèrent sur son torse. Lentement, sa mémoire s’anima. Les événements précédents lui revinrent peu à peu en tête. Sa chute du ciel… le Monstre… et puis… quoi ? Ses souvenirs demeuraient désespérément flous et n’évoquaient en rien, malheureusement, les réminiscences d’un songe. À présent, tout lui semblait bien réel. Ses yeux se révulsèrent. Une masse invisible l’écrasa. Ni un rêve ni une hallucination. Le sauvage ! Cet homme lui avait foncé dessus sans la moindre raison. Il l’avait attaqué. Pire encore ! Après l’avoir abattu, cette brute avait profité de son inconscience pour le frapper. Voilà ! Cela élucidait son état physique. Un barbare, un démon semblable à son Monstre. Pourtant, cette situation continuait d’être invraisemblable. La végétation ne ressemblait à rien de ce qu’il connaissait. Certes, il n’était pas botaniste. Cela dit, si une telle forêt avait été répertoriée dans le monde, il en serait forcément informé. Et les trois lunes ? Oui, il les avait bien vues distinctement. Cela ne collait pas. Mais… si rien de tout cela n’existait sur Terre, alors… Sa respiration se coupa. Non ! Non. La douleur dans ses entrailles devint brutalement insupportable. Fuir, vite. Rentrer chez lui. Inenvisageable de mourir ainsi ! Pas ici, il ne savait où. Il avait son projet. Des gens l’attendaient. Il était important, lui ! Il tira sur les chaînes, espérant qu’elles cèdent. Maxence examina minutieusement sa geôle. Rien. Que ce chien et deux bougies suspendues au mur. Trop loin, impossible de les attraper. Bien, d’abord, s’extirper de ses entraves. Il les étudia et continua à forcer dessus. Chut, chut, chut. Être prudent, ne surtout pas faire trop de bruit et ne pas trop remuer. Cela ne lui facilitait pas la tâche. Les maillons refusaient de se soumettre. Ses doigts se resserrèrent pour que l’une de ses mains puisse glisser hors de ces menottes. Une ombre passa devant lui. Le molosse le libéra. Il n’était plus seul. Son cœur frappa violemment dans sa poitrine et sa respiration s’accéléra. Lentement, il abandonna l’anneau de métal et écarta les bras. Les pieds de l’individu qui venait d’entrer étaient l’unique élément qu’il pouvait distinguer. Comme l’autre ne bougeait pas, il se résolut à relever la tête. Son corps fut pris dans un étau. Plus de doute. Il ne se trouvait pas sur terre. Ce qui se tenait là n’était pas humain. Deux pieds, deux jambes, deux bras, une tête, mais, assurément, pas un humain. Une silhouette androgyne, difficile de savoir s’il était devant un mâle ou une femelle. La peau de cet être arborait une teinte de cendre. Il avait une crinière de braise, à l’exception de deux mèches de lune tressées de chaque côté et retenues en arrière. Ainsi dégagées, ses oreilles si particulières étaient pleinement observables. Maxence remarqua qu’une balafre barrait sa joue. Des fils de suture visibles. Une plaie récente. Il l’examinait avec attention, puis son regard le percuta. Instantanément, celui-ci le happa. Singulier. Vairon. Un alliage de vif-argent et de lumière ambrée. Dans chacun d’eux, une tache de la couleur de l’autre œil composait une parfaite asymétrie. Engloutie par ce regard à la fois doux et sauvage, son âme se souleva, exposée. La créature la fouilla intensément. Ils se connaissaient. Une évidence, une femme. Soudain, l’obscurité orageuse traversa ses iris extraordinaires et ses traits se durcirent. Elle détourna la tête et reprit ses mouvements lentement, prenant garde à ce que leurs pupilles ne se croisent plus. Elle déposa le paquet de linge, au sol, juste à côté de lui, puis effectua un geste pour lui intimer de ne pas bouger et saisit brutalement son poignet droit. Le fer tomba dans un cliquetis métallique. L’opération se répéta pour le second. Elle recula d’un bond et attendit sans un mot. Un rapide coup d’œil lui permit d’identifier des vêtements. Accroché à son bout de laine, Maxence entreprit de les enfiler. Ses membres se déplièrent enfin. Le craquement de ses articulations figées le soulagea instantanément. S’il s’était entièrement dévoilé à son arrivée, à présent, c’était hors de question. Ses doigts tâtonnèrent à la recherche du premier. L’autre ne cessait de l’examiner. Ne pouvait-elle pas lui laisser un minimum d’intimité ? L’émail de sa dentition cria sa colère. Cette peste était semblable à celui qui l’avait agressé. Un léger rictus étirait la commissure de ses lèvres. Le pantalon glissa sur ses jambes. Max tenta de remuer, mais l’étroitesse de l’habit lui fit craindre une déchirure malencontreuse. Enfin, sa virilité n’était plus exposée. Un soupir profond vida ses poumons. La couverture tomba par terre. Son torse parfaitement dessiné disparut sous la tunique. Bon sang, que tout était petit ! Il analysa aussitôt la pièce. Mieux valait profiter du moment pour attaquer. Après tout, une pauvre femelle, seule, ne pouvait rien contre lui. Il pourrait la surprendre. La frapper par-derrière. Probablement son unique occasion. Retourner la situation. Sa bouche résista à un pli satisfait. Elle lui fit signe de la suivre. Trop tôt. Cette créature ne l’avait pas libéré pour rien. Peut-être le menait-elle à un nouveau bourreau. Son regard examina encore l’espace réduit. Aucune arme à attraper rapidement. L’étrangler ? Non, trop dangereux. D’autres attendaient certainement derrière. Que faire ? Patienter ? OK. Il se tiendrait prêt à saisir la moindre occasion. Mais pas trop près. Quelques pas de recul lui laisseraient le temps de réagir. Au-delà de la pierre, l’habitat le prit à revers. Ce n’est pas l’univers carcéral qu’il s’était imaginé. Cette espèce bizarre occupait des cavités aveugles. Cette salle… Immédiatement, les traits, cotes et agencements se dessinèrent. Entre ses doigts, son stylet invisible sembla courir sur l’écran inexistant. Quatre mètres sur huit, à vue de nez. L’absence de cloisons permettait d’optimiser la pièce. À gauche, une commode séparait les deux couchages de la zone nuit. Un seul lit en usage. Utile. À l’opposé, deux fauteuils et une table formaient un coin salon orienté vers le foyer. En face, une alcôve accueillait l’office. Des linéaires de travail et des étagères croulant sous des récipients épousaient les murs latéraux. De l’eau s’écoulait d’une saillie. Une plomberie dissimulée l’alimentait-elle, ou le roc abritait-il une source naturelle ? Un aspect le frappa davantage. Aucun raccord ne brisait les lignes. Le mobilier surgissait directement de la paroi, sculpté à même la roche. Seul le bois en habillait les façades. Il posa la paume contre le mur et la fit lentement glisser. Rien. Aucune aspérité, aucune strie. Tailler un tel volume représentait une tâche colossale. Y intégrer des espaces aussi fonctionnels aurait accru la difficulté. Pourtant, tout ce qu’il voyait paraissait rudimentaire. Tout, sauf cette architecture inconcevable. Son œil droit tressauta. Ses sourcils se froncèrent. Comment avaient-ils fait ? Le vide emplit sa cage thoracique. C’était son domaine. Il devait reconnaître un procédé, trouver une explication. Mais ici… il ne connaissait rien. Pas même les règles auxquelles obéissait la pierre. Ses narines se contractèrent. Dans le coin, un dégagement obscur. La sortie. La créature faisait barrage. Bien sûr. La contourner ? Trop risqué. Attendre, encore, et se précipiter. Elle lui désigna le gros fauteuil. Le plus éloigné de son échappatoire. Maxence mordit l’intérieur de sa lèvre. Pensait-elle qu’il allait gentiment se soumettre et s’installer, accepter son statut de prisonnier ? Oh non. Il allait juste se débarrasser d’elle et mettre le plus de distance possible entre eux. Il demeura immobile. Aussitôt, la prédatrice s’avança lentement vers lui, déployant une autorité soudaine chargée de danger. Un instinct lourd l’écrasa. Des émotions, rien d’autre. Museler cette crainte ridicule. Une bonne femme ! La laisser s’approcher, oui, et la saisir au bon instant. Sa jambe gauche recula. Ses épaules se redressèrent. Ses ongles s’enfoncèrent dans la chair de sa paume. Le rictus qu’il sentait poindre était difficile à dissimuler. Plus près. Ses iris glissèrent vers le renfoncement. Il se ravisa. D’autres étaient probablement tapis derrière ce mur. Malgré sa condition physique, il n’était pas en mesure d’en maîtriser plusieurs. Ses masséters vibrèrent. Attendre, encore. Se montrer docile et s’échapper dès que possible. Il lui jeta un regard méprisant, avant de s’exécuter. Le moelleux des coussins l’absorba. Une douceur traîtresse s’insinua dans ses membres, dissolvant sa détermination à mesure que ses muscles rendaient les armes. Sa geôlière lui présenta immédiatement le dos pour se diriger vers la cuisine. Quelle effronterie ! Sa liberté ne l’inquiétait pas. Patience. Elle découvrirait son erreur. Elle attrapa un plateau et revint trop rapidement. Elle le déposa sur la modeste table située entre les deux sièges. Il scrutait le moindre mouvement. Cette assurance affichée ne le trompait pas. Ce genre de rencontre était une habitude. Elle savait parfaitement ce qu’elle faisait. Fourbe. Son sourcil se souleva en apercevant ce qu’il contenait. Après l’avoir attaqué, molesté et ligoté, on lui proposait de partager un moment autour d’une infusion. Tranquillement. Comme si rien ne s’était produit. Et puis quoi encore ? Tout ceci n’avait pour but que de le dérouter, le fragiliser. Sa duplicité ne lui échappait pas. Ce serait elle qui tomberait dans son piège. Elle lui tendit une tasse, alors que ses yeux à la fois interrogateurs et sauvages le harcelaient. Conciliant, il saisit la petite coupe tout en montrant une moue de dégoût. Aucune envie de consommer son poison. Prendre tout son temps, donner l’impression d’apprécier tout ce cinéma. Ne surtout pas paraître menaçant. La créature prit place sur l’autre fauteuil, sans jamais cesser de l’examiner. Gêné par ce poids constant, il finit par baisser la tête. Il en profita pour contrôler le liquide. Son thé sentait les fleurs sucrées. Aucun aspect suspect au premier abord. Mais bon, n’ayant jamais aimé ce truc, il n’y connaissait absolument rien. — Hõdon ! Hébété, Maxence se redressa. Quoi ? Elle levait la seconde tasse dans sa direction. — Heu ? … Pardon ? — Hõdon ! Elle réitéra le même geste, puis porta sa coupe à ses lèvres et en but une gorgée. — Em skän ! Une pression brutale referma sa poitrine. Quelle naïveté d’avoir cru qu’ils parleraient la même langue ! Dans les films, c’était toujours si simple… Mais ici, dans cette foutue réalité, toute illusion de communication venait de voler en éclats. Quel charabia barbare ! Comment les manipuler sans la parole, lui qui maîtrisait à la perfection l’art de s’en servir ? La perspective d’un dénouement heureux s’éloignait. Alors, la nostalgie de son foyer se mua en obsession. Il devait s’arracher à ce cauchemar, quel qu’en soit le prix. — Em nok… Son ton était calme. Elle l’avait accompagné d’un mouvement lent du plat de sa main libre. Un signe d’apaisement. Tentative de séduction malsaine. — … Hõdon. La créature avala une autre goulée. Mais son regard restait braqué sur lui. Obscène. Perfide. Elle répéta encore. — Ouais, ouais, OK ! Hoïdone, hoïdone ! La faire taire ! Il engloutit une rasade brûlante. L’impact fut immédiat. À l’instant où le breuvage inonda son palais, ses pupilles se dilatèrent sous le choc d’un prodige aromatique. Jamais, de toute son existence, Max n’avait effleuré une telle perfection. Une volupté inouïe envahit ses papilles pour foudroyer son âme. C’était plus qu’un goût, c’était une étreinte absolue, la quintessence de la beauté du monde qui coulait en lui, l’enveloppait, l’absorbait. Ses paupières piquèrent. Ses yeux s’humidifièrent malgré lui. D’un revers de main rapide, il chassa cette faiblesse et porta de nouveau la coupe à ses lèvres. L’extase fut moins violente, mais le réconfort restait divin. La créature esquissa un léger sourire et dit d’un ton se voulant rassurant « Hõdon ». Il répéta.


Les flots de panique qui émanaient du prisonnier lui soulevaient le cœur. L’effluve acide de sa terreur infectait déjà l’atmosphère. Sans l’ordre formel qu’elle avait reçu, Arnwell aurait laissé cette chose croupir dans sa geôle. Mieux encore, son instinct lui hurlait de l’assommer pour faire taire le vacarme psychique qui l’assourdissait. Une fois l’intrus rhabillé et parqué devant l’âtre, elle lui avait imposé l’une des décoctions préparées à l’avance. Le breuvage destiné à cet être, gorgé de tirgla et de racine de scinette, visait un unique but. L’apaiser rapidement. Il fallait agir vite. La détresse de l’homme se coulait dans sa fureur et l’enflait d’une violence qui ne lui appartenait plus tout à fait. Si la tension ne retombait pas, elle finirait par le briser. Sa coupe contenait un mélange de folas et d’aglise pour aiguiser ses sens. Même si ses blessures la lançaient, elle refusait tout soulagement. Pas question de gâcher de précieux pétales de gïrefï ni d’émousser sa vigilance. Qu’il vienne d’ici ou d’ailleurs n’altérait en rien l’affaire. C’était un mâle, ennemi par essence. Elle le toisait, cherchant la faille. Mais soutenir son attention se révéla périlleux. Ces iris aux reflets changeants dissimilaient un piège, un tourbillon magnétique si brutal qu’il lui avait été difficile de s’extirper quelques instants plus tôt. Ce pouvoir hypnotique la dégoûtait. Comment une chose comme lui pouvait-elle avoir de telles capacités magiques ? Il avait pénétré dans les profondeurs de son être. Elle en était certaine. Crispée sur son siège, elle se tint prête à riposter. — Bois ! L’envie de se volatiliser était féroce. Nell était totalement démunie, impuissante à adopter la bonne posture. Son inaptitude sociale, déjà handicapante en temps ordinaire, virait à la paralysie face à ce représentant de la gent masculine. Si seulement il pouvait s’apaiser ! Le tumulte affectif qu’il dégageait devenait physiquement intolérable, une pollution mentale qu’elle peinait à endiguer. L’étranger émit une série de sons gutturaux en réponse à sa nouvelle tentative. Quel crétin ! Ne saisissait-il pas l’évidence de la barrière linguistique ? Il fallait être d’une insondable bêtise pour s’aventurer dans une contrée sans en maîtriser le dialecte. Elle espérait l’arrivée de ses sœurs d’armes avec une fébrilité maladive. Maximum deux jours… Une éternité. L’amertume lui montait aux lèvres. Si elle avait su, elle l’aurait laissé à son triste sort. Tisser des liens n’était pas son fort. Sa confiance se méritait et demeurait l’apanage de rares élus ayant réussi à l’apprivoiser. Le reste du monde avait beaucoup trop souvent démontré sa dangerosité, et ces êtres vils incarnaient le pire. Son pied se mit à battre le sol. — Bois, c’est bon… humm ! insista-t-elle. Encore une fois, il ne bougea pas et une nouvelle déferlante de crainte le gagna. Ses muscles se crispèrent. Elle pourrait l’anéantir. Faire preuve de patience. Pour ça non plus, elle n’était pas douée. Elle donnait déjà son maximum pour se montrer aimable. Arnwell tenta de prendre un ton agréable et répéta que c’était bon, puis but. Quand il obtempéra enfin, le soulagement l’envahit. La décoction franchit les lèvres de l’individu. Un éclair traversa ses pupilles. Réussite. Subitement, il se détendit et s’affaissa un peu plus entre les coussins. Elle ne put réprimer un bref sourire de contentement. L’apaisement infusa dans la pièce. La pression en elle diminua. Cette sélection de végétaux opérait parfaitement. Sa nature d’étranger l’avait fait douter. Dès son retour, elle n’oublierait pas de remercier Erild pour ses leçons. Nul doute que son amie serait ravie. Ses émotions devinrent moins insupportables. Une grande goulée d’air emplit sa gorge. Contrôle retrouvé. Il venait d’avaler le contenu de sa tasse d’une traite. Déjà, sa main se referma sur la hanse de la théière pour le resservir. La messagère l’appela enfin. Sans réfléchir, elle se leva d’un bond et se dirigea aussitôt vers la sortie de la grotte. Son élan s’arrêta net à l’entrée du vestibule. Elle pivota le buste vers l’homme pour l’examiner. Il n’était peut-être pas judicieux de le laisser seul, même durant quelques secondes. Évidemment, les armes les plus dangereuses avaient précautionneusement été dissimulées. Les couteaux de cuisine ne l’inquiétaient pas le moins du monde. Pourtant, il était possible de se fabriquer de quoi l’attaquer. Surtout s’il était bien un guerrier. Un léger sifflement traversa ses lèvres. Cette musculature trahissait un entraînement rigoureux. Une menace latente, exigeant une vigilance sans faille malgré l’absence d’acte d’hostilité immédiat. Le volatile appela de nouveau. Une esquisse de moue déforma ses traits. Son regard fit des va-et-vient entre son prisonnier et l’extérieur. Ses doigts effleurèrent l’un des pommeaux. L’impatience l’emporta. Rien à craindre. Un homme seul n’avait jamais eu aucune chance face à elle. Celui-ci ne ferait pas exception. Ce serait même parfait. Une agression offrirait l’opportunité rêvée de supprimer ce fardeau.


✨ Mot de l’Autrice ✨

Un toit commun, une méfiance parfaitement réciproque et deux caractères bien décidés à ne rien céder. Cette cohabitation s’annonce reposante. 😇

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