Tellura
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INTRODUCTION - ARNWELL

Chapitre 3 · 3487 mots · ~18 min de lecture

Arnwell

Arnwell se réveilla, le cœur battant. Encore ce rêve, toujours similaire aux précédents et pourtant si différent. Une traque sans fin. Aucune cachette. Cette voix, « Trouve-moi ». Elle se retournait. Personne. Le monde se transformait tout autour. Un immense miroir la heurta de plein fouet. Son reflet, altéré sans qu’elle parvienne à identifier en quoi, répétait « Trouve-moi ». À cet instant, elle réussit à s’extirper de ce cauchemar. Mais les mots restaient gravés en elle, réels. Un frisson la parcourut en posant ses pieds nus sur le sol de la grotte qu’elle occupait depuis plusieurs semaines. L’air avait rafraîchi. Sa mission avait débuté à la fin de l’été. À présent, les chaudes journées n’étaient plus qu’un lointain souvenir. Elle attrapa le plaid sur son lit et en couvrit ses épaules. En passant à côté de Byllõ affalé dans le fauteuil, ses doigts le caressèrent rapidement, un sourire étirant ses lèvres. Dans la cuisine, l’eau glacée cueillit sa peau et chassa les dernières brumes de l’illusion. Elle remplit la bouilloire et la plaça sur le foyer. Un rituel immuable. Les bandages encerclèrent sa poitrine. Ses mains tendirent le tissu de gõgay jusqu’à obtenir la silhouette la plus neutre possible au point de bloquer son souffle. Ses paumes survolèrent les vêtements en laine de woulbé. Trop tôt. D’un geste sec, elle secoua le pantalon de son costume de militaire pour y glisser les jambes. Elle boutonna la chemise et sa tunique l’enveloppa. Puis elle enfila son harnais, l’ajusta et y fixa ses deux épées. Elle caressa le cuir de poilmer patiné par les années de service. Sa jarretière tactique s’enroula autour de la cuisse pour y loger la dague. Elle boucla sa ceinture et y suspendit sa serpette. Enfin, la coiffure en chignon. Pourtant habituée, il lui fallut plusieurs tentatives pour y parvenir aujourd’hui. « Trouve-moi », mais que devait-elle trouver ? Prête, elle disposa tout le nécessaire pour son petit-déjeuner sur le plateau et endossa son long manteau. Les sangles enserrèrent sa taille. Sa langue claqua contre son palais. D’un pas pressé, Byllõ lui cogna le genou en la dépassant tandis qu’elle franchissait le seuil. Le sentier serpentait le long de la falaise. C’était en ce lieu que jadis la magie avait façonné le refuge qu’ils occupaient. En bas, le banc de pierre froide l’accueillit. Une grande inspiration emplit ses poumons. L’air piquait. Ses épaules s’affaissèrent. Tout était encore calme. Elle saisit l’infuseur rempli d’herbes sèches. La saveur sucrée des fleurs de tirgla promettait un vrai délice. Quant aux feuilles de mina, elles offriraient le coup de fouet dont son esprit avait cruellement besoin. « Trouve-moi ». Elle secoua la tête. Les goulées de décoction brûlante dévalèrent dans sa gorge. Elle attrapa un biscuit et croqua dedans. Ce paysage était véritablement superbe, changeant au gré du jour et des saisons. Impossible de s’en lasser. Théä s’élevait à peine, éveillant l’aurore d’un nouveau cycle. Cette Déesse-Lune était la plus prompte à poindre. Sa clarté saphirée irradiait les cieux à son émergence. À mesure qu’elle s’imposait, les constellations pâlissaient, ne se rallumant qu’au crépuscule. L’accompagnait Athäi, l’aînée, astre argenté et majestueux, plus vaste que ses sœurs. Enfin venait la cadette, émeraude. Damer demeurait la dernière à tirer sa révérence et n’accomplissait son retrait qu’à l’instant où le manteau étoilé se déployait de nouveau. Elle avait de la chance. Depuis son arrivée, deux mois auparavant, la longue chaîne des Monts-Épineux offrait en spectacle son réveil silencieux. Le souffle gorgé de vie fouettait son épiderme. Plus qu’une mission, cette coupure de solitude lui était indispensable. Byllõ couina et écrasa son énorme tête sur ses cuisses. — Tous les matins, tu fais ton numéro de gourmand, mais ça ne fonctionne pas ! Son index tapota le museau du racõm. — Ces biscuits sont bien trop délicieux pour que je les partage avec un goinfre comme toi ! Elle caressa le glouton en finissant de boire la tasse d’infusion. Un léger froissement chassa l’air. Elle se redressa immédiatement. Un frisson longea sa colonne. La petite créature atterrit non loin d’eux et se précipita dans sa direction. Quand elle la rejoignit, la bête dépassait les trois mètres de haut. Sans attendre, Arnwell l’enlaça et Yroz ronronna dans son cou. Des effluves de nature recouvraient sa fourrure. À chaque inspiration, les vallées visitées par l’animal se déployaient dans l’esprit de Nell. Roz se coucha. Elle grimpa aussitôt sur son dos. Son bassin glissa pour s’ajuster à l’échine de sa monture. Ses genoux repliés se bloquèrent contre la masse et ses doigts s’accrochèrent aux touffes de poils blancs soyeux. Le destrier referma ses ailes écailleuses qui lui couvrirent les jambes. Laissant derrière elles la grotte, elles s’engagèrent vers l’ouest. La traversée des premiers bois s’effectua au trot. Inutile de s’y attarder ou de les contrôler. Son regard balaya minutieusement chaque zone jusqu’au lever d’Athäi. Enfin, elles regagnèrent leur repaire. Ses pieds frappèrent le sol. L’impact fit vibrer ses dents. Dans un souffle, Yroz réduisit sa taille. Byllõ célébra son retour avec l’enthousiasme d’une longue séparation. Deux grosses pattes s’abattirent sur ses épaules, l’envoyant rouler dans l’herbe. La queue frétillante, le racõm montra son contentement en lui badigeonnant la face de bave. Quelle brute ! Un rire franc lui secoua la poitrine. Elle tenta de se protéger en enroulant ses bras autour de sa tête, mais Roz se mêla à la fête. — Je me rends ! Sa réplique se perdit dans une nouvelle salve de saccades qui lui tordirent le ventre. Allongée, elle s’abandonna toute entière aux assauts de ses compagnons.

La fourche de bois s’enfonça dans la paille souillée. Une dernière fois. Elle fit levier sur le manche pour arracher la masse compacte. Le poids de la matière détrempée tira sur ses trapèzes lorsqu’elle bascula la charge vers le tas de compost. Damer pointait, la matinée était avancée. Sa paume balaya la sueur qui perlait sur son front. La fraîcheur du réveil était loin, effacée par la chaleur que l’effort venait de propulser sous sa peau. Après qu’elle eut recouvert le sol propre de l’étable de litière, Nell se dirigea vers une petite clairière. Le vieux tronc de häwõl séché patientait pour subir son traitement journalier. Les impacts plurent à un rythme effréné. Elle enchaîna les esquives, fit jaillir son acier et frappa encore. Inlassablement, les coups se répétèrent jusqu’à ce que Théä et Athäi soient au zénith. Son regard vérifia la prairie. Les lamkos paissaient tranquillement près du sentier de la grotte. Bien, elle pouvait y aller. Sellée, Yroz reprit le même chemin qu’au petit matin. Elles contournèrent les bois au sud, lorsque l’animal se figea. L’odeur brûla ses narines, propageant une onde glacée dans ses veines. Ses lames glissèrent dans ses paumes. D’un mouvement sec les déplia. Déjà, Roz s’effaçait silencieusement dans les fourrés. Toutes deux s’aplatirent et disparurent derrière les épais buissons. Sept silhouettes progressaient dans la plaine. Des hommes. Ses masséters se durcirent jusqu’à la douleur. Sa compagne s’allongeait en grondant de plus en plus. Chut. Ses doigts s’enfoncèrent dans la fourrure blanche. Aucun doute, ils ne se trouvaient pas là par hasard. Le gouverneur les avait certainement envoyés pour débusquer Ened-Rad. Vite transmettre l’information au village. Son rôle se résumait à surveiller les alentours, non à attaquer. Roz s’élança à travers les arbres. Dès que le ciel fut visible, Nell appela la messagère et lui confia sa missive. Le volatile aux longues plumes colorées battit des ailes et s’évapora dans une vrille contrôlée. Sans attendre, elle commanda à sa monture de prendre son envol. Elle boucla les sangles autour de ses cuisses. Aucun mouvement de la troupe ne pouvait leur échapper. Elles planaient encore au-dessus des intrus lorsque les consignes lui parvinrent. Uilias ordonnait de ne pas intervenir, précisant que les gardiennes traiteraient le problème.
Quand enfin, ils quittèrent son secteur, elle s’accorda une pause. Trêve impossible. L’ombre de leur présence hantait toujours les plaines. Face au doute, elle préféra multiplier les rondes.

Ses membres s’étirèrent dans une posture féline. Le sommeil s’était révélé un peu moins haché. Le message d’Uilias, reçu la veille, l’informait que la situation était désormais réglée. Ces mots salvateurs faisaient leur œuvre. Les nœuds qui lui broyaient l’estomac depuis les trois derniers cycles se dissipaient enfin. Le plateau calé contre la poitrine, Nell franchit le seuil de la grotte. Ses gestes routiniers se réinstallèrent rapidement. Une barrière qui empêchait le monstre de s’échapper. Camisole nécessaire.

Sa jambe s’élança et contourna l’échine d’Yroz. Les hanches se bloquèrent contre le troussequin. Balleï l’avait envoyée ici pour une seule mission, effectuer la surveillance de la zone. Une tâche qu’elle exécutait avec un sérieux infaillible. Une façon d’honorer sa dette envers le clan qui l’avait abritée. À cette époque, sa vie se résumait à une errance sans but dans les montagnes avec pour unique compagnie, Roz. Ses instincts avaient fini par effacer sa raison, la réduisant à une créature traquée, tressaillant au moindre souffle de vent. C’était quelques années après avoir perdu Anell. Une déchirure toujours vive. L’horreur de ce massacre l’avait jetée dans la nature, fuyant la cendre des assassins et la sauvagerie des trylins pour s’enfoncer au plus profond des Monts-Épineux. Sa rencontre miraculeuse avec Balleï l’avait en tous points sauvée. La cheffe avait d’abord dû patiemment l’apprivoiser, avant de lui offrir une famille. Pour la première fois, son existence de souffrance trouva un sens. Nell examina minutieusement la prairie qui s’étalait devant elle, l’endroit même où elle les avait surpris quelques jours plus tôt. La protection d’Ened-Rad était d’autant plus cruciale que de nombreuses réfugiées et leurs enfants les avaient rejointes. À leur recherche, des escouades de combattants arpentaient de plus en plus fréquemment le massif. Depuis son arrivée au guet, elle en avait déjà repéré à plusieurs reprises. Bien avant le passage du peloton, son attention s’était figée sur une silhouette isolée. Un homme flanqué de son lamko. Troublant. Jamais un trylin ne s’aventurait seul dans ces montagnes. L’allure vacillante de l’inconnu trahissait sa faiblesse, une blessure sans doute reçue des siens. Même entre eux, il n’y avait pas d’harmonie. Sa cheffe lui avait encore assuré que la menace était écartée. Ne pas avoir à l’éliminer était un soulagement. Elle détestait mettre un terme à la moindre existence. En outre, frapper un être amoindri était minable. D’ailleurs, à le voir si pantelant, incapable de s’agripper aux appendices du volatile, elle se doutait que l’immensité sauvage avait fini par emporter son dernier souffle.

Damer déclinait, la journée s’achevait. Arnwell traînait ses outils et les sacs alourdis par sa récolte de noix. La pression de l’air se modifia brusquement. Sa peau frémit. Elle précipita le pas. L’atmosphère semblait plus dense, chargée. La pointe de sa langue et la pulpe de ses doigts picotaient d’une énergie cinglante. Soudain, un vent glacial se réveilla. Un crépitement parcourut sa nuque. Elle jeta le tout dans la grange et courut vers le sentier en hurlant le nom de ses deux compagnons. L’ombre l’avala d’un coup. Son regard percuta une voûte céleste écrasée par la noirceur. Accélérer. L’entrée de la grotte n’était plus qu’à quelques mètres. Son bras se tendit pour ouvrir la porte. Une rafale la balaya. Avec la force du désespoir, ses paumes cherchèrent un appui. Aucune surface ne leur répondit. Les bourrasques s’acharnèrent sur elle avec une fureur presque vivante, la ballotant telle une plume. Son estomac se noua. Se battre. Tout de suite. Nell rua contre le vide et frappa sans relâche. Bataille inutile. Cesser de lutter. Ses paupières se fermèrent. La bouffée d’air froid déferla dans ses poumons et ressortit brûlante. Du calme. Quelque chose heurta violemment son corps. Ses mains tentèrent de s’y accrocher et s’écorchèrent. Ses ongles raclèrent sans y trouver la moindre faille. Le souffle tourbillonnant l’avala de plus belle. Arnwell fut projetée contre la paroi minérale. L’impact taillada sa chair. Ne pas se laisser submerger. Ses cordes vocales vibrèrent à s’en déchirer, mais ses hurlements se noyèrent, engloutis dans le ventre grondant de la tempête. L’énergie fuyait ses membres meurtris, devenus indifférents à sa volonté. L’étreinte glaciale ne faiblissait pas, refusant de relâcher sa proie. Un grognement tonna contre ses dents. Elle ne périrait pas ainsi ! Non ! Elle était une combattante ! Un objet cogna son visage. Un second percuta ses jambes. Un cri bestial, forgé dans la douleur et la rage, lacéra le fracas assourdissant. Réessayer. Ses paupières se verrouillèrent. Se concentrer. S’isoler du chaos. L’air glissa dans sa gorge. Elle s’ancra à ses ressentis et à son instinct. Peu importaient les débris qui la heurtaient ou ces rafales qui la balayaient dans toutes les directions. Les flashs lumineux qui tailladaient l’obscurité ne laissaient filtrer aucun repère. Ce courant infernal l’avait sûrement traînée à plusieurs kilomètres de sa grotte. Son estomac se rétracta. Les battements de son cœur devinrent anarchie. Un morceau de bois se ficha dans son bras. Sa tête bascula sous le choc, la ramenant à l’instant. Ne pas se laisser perturber. Son corps avait déjà supporté pire. Bien pire. Elle était capable de faire fi de ses plaies. Un objet dur cogna son dos, fendant une à une les épaisseurs de sa chair. Ancrée à son instinct, elle ne cilla pas. Après une éternité de ce tourment, ses yeux s’ouvrirent brusquement. La falaise se rapprochait à grande vitesse. Nell visa une prise, la saisit et s’y accrocha de toutes ses forces. Son torse se plaqua contre la paroi. Aussitôt, déterminé à l’engloutir de nouveau dans ses entrailles, le vent s’intensifia et fouetta sa silhouette meurtrie. Pas question de céder. Ses doigts se verrouillèrent sur la pierre. Quand son adversaire la bombarda de nouveaux projectiles, elle se cramponna plus fort encore. Ses mâchoires se crispèrent. Refouler la douleur. Enfin, au terme d’une lutte acharnée, le corps soudé au roc, elle atteignit l’entrée de son refuge. Sa carcasse s’y glissa.

Ses mains baignaient dans le sang. La souffrance irradiait dans le moindre de ses nerfs, mais la chaleur de la vie battait sous ses tempes. Elle avait survécu. Effondrée à genoux, tremblante, Nell bloqua sa respiration pour dompter la panique. Elle agrippa le morceau de bois qui transperçait toujours son bras et tira d’un coup sec. Un râle d’agonie s’étrangla dans sa gorge tandis que l’écorce écarlate claqua contre le sol, le maculant de taches. La petite Roz se pressa contre sa jambe. Ses doigts s’enfoncèrent dans sa fourrure douce. Une onde apaisante traversa son être. La rigidité de son corps céda d’un coup. Son regard parcourut la salle. Byllõ était là, prostré dans le coin du lit. Arnwell retint un soupir de soulagement puis leva la tête pour remercier les déesses de les avoir épargnés. Les paumes appuyées contre le mur, ses membres se déplièrent lentement. Sa respiration se bloqua net et son front heurta brutalement la paroi. Des larmes ardentes inondèrent son œil droit. Ses poings se resserrèrent. Ce n’était pas le moment de flancher. Elle coinça solidement la cale sous la porte, puis tourna la molette de la lampe à huile. Son pas chancelant la guida près du racõm. Tous trois se blottirent. En sécurité. Les animaux mirent peu de temps à s’endormir. Mais la brûlure lancinante de ses plaies et la masse qui lui écrasait la poitrine à la pensée du village dans la même tourmente la maintinrent éveillée. Au-dehors, la tempête continuait son carnage, criblant le bois de l’entrée de projectiles aveugles.

Les attaques incessantes du vent faiblissaient enfin. Lentement, Nell se dégagea du poids de ses compagnons et s’examina à la lueur dansante de sa lanterne. Ses vêtements étaient en lambeaux. Sa peau déchirée. Plusieurs entailles trop profondes réclamaient l’épreuve du fil et de l’aiguille. Elle se passa les mains sous le filet d’eau glacée. Ses nerfs se contractèrent à ce contact, lui arrachant un gémissement. Puis, ses doigts engourdis rassemblèrent de quoi se soigner et firent bouillir une infusion, mariant de la racine de scinette séchée à un pétale de gïrefï. Son cœur se serra une nouvelle fois d’une gratitude vive. Dénicher cette plante si précieuse tenait du miracle. Ces perles nacrées ne s’épanouissaient que dans d’exceptionnelles circonstances. Le breuvage brûlant déferla dans sa gorge. La douceur du liquide se répandit dans ses veines, allégeant peu à peu le poids de ses blessures. Dans des mouvements lents, elle enroula les bandes de gõgay autour de ses paumes. La douleur s’estompait. Puis, ses doigts accrochèrent l’aiguille et le fil de drogoma. L’épine perça sa chair. Le regard fixé sur ses plaies, elle ne tremblait pas. L’effet de la fleur étouffait la morsure, lui offrant la stabilité nécessaire pour piquer sans faillir. Elle cala un fragment de miroir contre sa tasse et s’attaqua à la balafre qui traversait sa joue. Sa concentration redoubla. L’aiguillon de pikõstote retomba sur la planche de pierre. Nell prit une profonde inspiration et ses muscles lâchèrent brutalement. Elle s’écroula sur l’un des fauteuils. Sans même s’en apercevoir, le sommeil la cueillit. Ses paupières s’entrouvrirent. Une grimace de douleur figea ses traits. Déjà, le gïrefï n’était plus efficace. Chaque pulsation percutait ses contusions avec une violence épouvantable. Le silence. Elle tendit l’oreille. Plus aucun son de tempête ne lui parvenait. Accrochée à sa volonté, elle s’extirpa des coussins. Des couinements ponctuèrent son déplacement jusqu’à la cuisine. Atroce. Ses mouvements n’étaient qu’un intense tourment. Cela faisait bien longtemps qu’elle n’avait pas ressenti ça. Une lenteur extrême accompagna le retrait de ses habits. Les dégâts étaient bien plus nombreux que ceux qu’elle avait vus lors de son précédent examen. Les hématomes la recouvraient presque entièrement et ses plaies étaient multiples. Ainsi, elle consentit à glisser un autre pétale miraculeux dans sa boisson chaude matinale. Son regard suivit la perle qui tombait délicatement sur le liquide. Ses lèvres se retroussèrent. Trop précieux pour être gaspillés à son propre confort. Elle en abusait. Une fois frottée, une tenue neuve enfilée, ses bras passèrent dans son harnais. Un calvaire. Ses masséters se verrouillèrent pour museler ses cris. Aucun doute, cette journée s’annonçait difficile. Son infusion coula d’une traite. Trop de temps avait déjà été perdu. Devant l’entrée, un air froid l’accueillit. Nell s’enveloppa dans son manteau, heureuse de ne pas l’avoir porté la veille.

La stupéfaction la frappa sitôt le seuil franchi. Une épaisse pellicule blanche tapissait le paysage. L’hiver, pourtant, ne devait paraître que dans plusieurs semaines. Malgré cette neige précoce, les ravages des événements de la nuit étaient observables. De nombreux tas de débris reposaient çà et là. Arnwell grimpa sur sa monture. Son être tout entier sembla se fracturer au même instant. Les yeux exorbités, ses dents mordirent son poing pour étouffer le hurlement qui menaça de lui échapper. Visiblement, la fleur n’agissait pas encore. Elle aurait dû se montrer plus patiente. Yroz avança au ralenti durant leur ronde. À la fin de celle-ci, l’animal s’arrêta aux abords des bois qui bordaient la caverne. Nell voulait ramasser quelques plantes. Certes, son épiderme avait la capacité de se régénérer rapidement et, déjà, les égratignures arrivaient en fin de cicatrisation. Toutefois, avec un coup de pouce de la nature, dès le lendemain, il ne lui resterait plus que les plaies les plus importantes. De retour dans son abri, elle s’attela à la préparation d’un onguent qu’elle étala sur plusieurs zones de son corps. Elle pesta. L’ampleur de ses lésions nécessitait qu’elle en applique sur la totalité. Mais la trop petite quantité d’ingrédients trouvés la bridait.

Toute la matinée, elle s’attaqua aux diverses réparations. Quand son estomac protesta, elle leva les yeux vers le ciel. La hauteur des lunes lui indiqua qu’il était presque midi. Après sa surveillance, elle pourrait s’autoriser une courte pause. Malgré tous ses efforts, le travail n’avançait pas. La tâche s’avérait gigantesque et, entravé par ses blessures, chaque geste lui coûtait. C’était insupportable. Elle refusait d’être faible. Elle ne l’avait que trop été par le passé. Au fil de leur seconde ronde, les douleurs se réveillèrent de nouveau. Heureusement, cette fois encore, aucune menace ne fut détectée. Tandis qu’elle remontait le sentier, le sifflement de la messagère l’arrêta. Sa propre missive était partie le matin même. Son bras se tendit à moitié et accueillit l’oiseau qui vint délicatement se poser. Il se rapprocha de son oreille. La voix de Balleï résonna. La cheffe d’Ened-Rad annonçait que cette tourmente ne les avait pas touchées, ce qui la rassura. Toutes les personnes qu’elle aimait vivaient là-bas. Toutefois, il semblait impossible que pareil cataclysme puisse la frapper sans atteindre Ened-Rad, ne serait-ce qu’un peu. Le village se situait à tout juste plus d’un jour de Lamko et quelques heures suffisaient pour le rallier en volant sur le dos de Roz. D’ordinaire, la météo était assez similaire aux deux endroits. Cette tempête était vraiment anormale. Balleï lui réclamait de plus amples explications. Le nombre de mots étant limité, elle préféra différer l’envoi de son rapport.

✨ Mot de l’Autrice ✨ Vous aussi, vous sentez que ces deux-là ne sont pas vraiment faits pour s’entendre ? Ils ne se sont pourtant pas encore rencontrés. Plus pour longtemps…

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