Tellura
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INTRODUCTION - MAXENCE

Chapitre 2 · 3671 mots · ~19 min de lecture

Son estomac se tordit dans un ultime rappel. Max s’affala sur son canapé et déballa le sandwich à l’halloumi qu’il venait d’acheter. La journée s’était étirée, interminable. Même le sport n’avait pas réussi à l’apaiser. Tout en mordant dans sa galette, il caressait Miss. La chatte s’était blottie contre lui après avoir englouti sa pâtée. Il n’avait jamais été attiré par les animaux. Mais cette boule de poils s’était imposée dès son emménagement. En hiver, n’étant pas un monstre, il lui avait permis d’entrer pour se réchauffer, puis lui avait offert une boite de thon. Erreur fatale. Miss, séduite par un toit et une cantine de choix, ne repartit jamais. D’un coup de poignet sec, il balança le papier à travers la pièce. Panier. Ses jambes engourdies le traînèrent jusqu’à la salle de bain. La paume contre le mur, il laissa l’eau brûler sa peau mate. La réunion qui avait fini par le faire exploser s’immisçait encore dans ses pensées. Épuisé, sa patience lui échappait plus vite que d’ordinaire. Mais ce projet était bien trop important pour être pris à la légère. Son cou s’étira douloureusement jusqu’à arracher un craquement sourd à ses articulations. OK, il avait le sang chaud, et cela lui avait déjà porté préjudice. Cela dit, il avait toujours une bonne raison de s’emporter, et aujourd’hui ne faisait pas exception. Ce collaborateur s’était une nouvelle fois lamenté sur sa charge d’activité. Ce n’était qu’un type bedonnant, mal fagoté et surtout dépourvu de toute ambition. Le genre de mec qu’il ne pouvait pas encadrer. À 43 ans, Jean était sous les ordres de patrons bien plus jeunes que lui et se contentait de fournir un travail torché. Plus ce naze s’était plaint, plus le ton était monté. Incapable de se calmer, il était devenu, il devait l’avouer, odieux. Son poing balaya le miroir embué.
Il enfila un survêt et vérifia le thermostat en passant. Le froid était plus vif que d’habitude. Son regard se planta sur son bureau. Non, pas ce soir. La manette posée sur la table basse l’emporta sans la moindre résistance. Les premières explosions de la cinématique de Call of Duty illuminèrent le salon. Il s’enfonça davantage dans les coussins et alluma le cône qu’il venait de rouler. D’ordinaire, il s’imposait une discipline de fer en semaine pour rester performant. Mais, aujourd’hui, son besoin de se vider la tête le poussait à annihiler ses ennemis. Minuit trente était passé. Il coupa l’écran QD-OLED, les pouces engourdis. Un grognement sourd remonta dans sa gorge. Demain, il se maudirait. Le bourdonnement agressif du téléphone contre le bois lui arracha une grimace. D’une main lourde, il tâtonna la surface pour le faire taire. Les paupières lourdes, il examina l’objet entre ses doigts. Les chiffres lumineux lui jetèrent ses quinze minutes de retard en pleine figure. Il avait déconné. La couette valsa au sol. La rancœur de la veille l’avait forcé à se retourner cent fois dans des draps froissés par l’agacement. Bon sang, le soleil ne brillait pas encore que son humeur était déjà massacrante. Aucune illusion, sa course aurorale parviendrait à peine à l’apaiser. Une douche expédiée à coups de gant plus tard, il enfila son jogging d’un geste sec, puis fourra dans son sac à dos ses vêtements de rechange. L’air glacé de ce 24 novembre fouettait son visage, mordant ses poumons à chaque inspiration. C’était le seul carburant qu’il supportait. Il n’était pas six heures et la ville était presque déserte. Après une heure de foulées à travers les quartiers de Clermont, Max poussa la porte des locaux. Personne. Un silence monacal, celui-là même qu’il désirait. Des mouvements vifs et maîtrisés dessinaient les lignes qu’il avait en tête. Benjamin entama la conversation. Son stylet dérapa. Bordel ! Bordel, ce mec entrait toujours comme s’il était chez lui. Son associé avait réfléchi une grande partie de la nuit aux réclamations de la veille. Soudain intéressé, son nez quitta sa tablette. Finalement, cette réunion n’était pas une perte de temps. Ben lui affirma qu’il était d’accord avec ses griefs. Dès le début, ils avaient convenu d’une stratégie. Il marqua une longue pause, affichant des traits ravis. Cela n’avait rien d’amusant. Une pique mordante fusa. Son ami devait revoir d’urgence sa façon de cogiter. Le faux frère balança qu’il allait encore pourrir la journée de tout le monde. Ses dents claquèrent sur sa langue. Même si on le provoquait, ne surtout pas devenir ordurier. — T’as autre chose à dire, ou tu as fait le tour de tes révélations majeures ? — De la rondeur ! Un large sourire barrait à présent le visage de Benjamin. Onde brûlante traversa ses os. Ses doigts se refermèrent sur son stylet. Respirer. Ne pas céder à la colère. Mettre un terme à cette conversation stérile, vite. — Bien, c’est merveilleux. Maintenant, je préfère retourner à mes croquis si tu permets. Mais l’autre insista. — Qu’est-ce que tu en penses ? C’est audacieux. — Ah, oui, ça, c’est… brillant ! Absolument brillant ! Son regard acerbe gifla son interlocuteur.
— Est-ce que tu plaisantes ? Les rondeurs, je les aime uniquement sur des parties spécifiques des corps des femmes ! Je ne vois pas le rapport avec notre conception architecturale de l’avenir ! Est-ce que tu veux planter une gigantesque boule au milieu de Lyon ? Son champ de vision s’embrumait. — Ça pourrait être une idée… Sa gorge se noua. Non, ça devait être un prank. Une stupide blague de bureau. La main posée sur le menton, Ben réfléchissait. Il était sérieux. L’acide déferla dans ses veines, balayant les dernières digues de sa retenue. Les mots fusèrent, tranchants. — C’est impossible de bosser dans de telles conditions ! De surcroît, avec des idiots pareils ! Vos concepts de merde, vous pouvez vous les garder ! Benjamin l’interrompit, arguant qu’ils étaient censés travailler en équipe. C’en était trop. — Je ne comprends pas pourquoi tu viens me voir à chaque fois qu’une connerie jaillit de ton esprit. Tu es architecte, tu devrais savoir si installer un testicule monumental au milieu d’une métropole est une bonne proposition. Tu dois vraiment te ressaisir ! Je ne peux pas faire tout le boulot ! Et surtout, arrête de réfléchir, ce n’est visiblement pas idéal pour toi ! L’autre abruti choisit la surenchère et entreprit de le caricaturer grossièrement. — « Ce n’est pas nous, ça ! Il faut plus de nous ! » Et bla-bla-bla, et que je m’appelle Maxence et que j’ai un gros ego ! Et que monsieur n’en peut plus et qu’il ne passe plus les portes… C’est peut-être ta tête qu’on devrait planter au centre de Lyon ! Le sang lui martelait les tempes, une pulsion violente qui ne demandait qu’à exploser. Comment osait-il se moquer ? La discussion devait cesser. Immédiatement. Il se redressa, menaçant. — Tu sais quoi, si c’est pour te foutre de ma gueule, prends ta journée. C’est cadeau ! Réfléchis autant que tu veux à tes boules. À la rondeur de mon cul ou sur celles de ton épouse, je m’en cogne ! Mais, surtout, fais tout ça loin de moi. Très loin. Vraiment loin ! Pars et ne me parle surtout plus ! — Non mais je rêve ! C’est toi qui devrais t’offrir des vacances. Ça ferait beaucoup de bien à tout le monde. Tu crois que tu es le seul à te soucier de cette société ? Je te rappelle que j’ai aussi tout investi. Et même si tu n’as pas tort à propos du projet, tu nous emmerdes ! Mais je te remercie, ô, grand seigneur de DesArch, pour ce long week-end en famille que tu m’accordes ! Je vais bien me refaire en allant à Bordeaux ! Et je t’enverrai également une petite photo de la côte landaise ou de mon cul pour te dire merci ! Il encaissa, les muscles du cou saillants sous la tension. Ses phalanges enfermées dans ses poings avaient blanchi. Une bonne dizaine de méthodes pour achever cet homme lui traversaient l’esprit. Toutes plus abominables les unes que les autres. La porte vola contre la paroi dans un fracas métallique. Un râle rauque s’échappa, une vibration de colère qui lui griffa la gorge. Enfin seul ! Ben s’éloigna dans le couloir, le majeur dressé à chaque pas. Une ultime insulte. Son regard brûlant suivit la silhouette. Bon débarras ! Après avoir parcouru quelques mètres, son associé hurla : « Congés ! Rentrez chez vous et profitez ! ». Il fit un geste vague de la main pour expulser le vide. Parfait. Qu’ils dégagent tous ! La paix ! Il se laissa glisser sur sa chaise, un reste d’air éraillé filant entre ses lèvres. Son crâne douloureux bascula en arrière. C’était vrai, il lui arrivait d’être désagréable, mais pas cette fois. Seul lui faisait preuve de bon sens. Ce projet avait le pouvoir de tout changer. Les éclats de la dispute matinale lui martelaient encore les tempes, nets d’abord, puis perdant de leur relief. Comme pour tant d’autres, la pandémie avait eu raison de son couple. Elsa et lui étaient ensemble depuis une dizaine d’années. Cette relation battait légèrement de l’aile, peut-être usée par ses quelques incartades. Cela dit, la séduction faisait partie de sa nature, maigre prix à payer pour partager sa vie. Malgré tout, cette vie rangée offrait quelques avantages appréciables. L’initiative de la rupture vint d’Elsa. Un choc. Pire encore, quelques semaines après à peine, elle rencontra quelqu’un, s’installa et tomba enceinte. L’ongle de son pouce s’enfonça dans sa paume. Une trahison impardonnable. Alors, après cette injure, le besoin de changer d’air s’était fait pressant. Clermont devint la suite logique. Hélène, sa meilleure amie, y avait déménagé avant la crise sanitaire. Son patron et mentor lui présenta Benjamin. Tous deux s’étaient entendus dès les premières minutes. Pour des raisons différentes, Ben souhaitait également s’éloigner de la capitale. Tout s’était merveilleusement enchaîné, avec une fluidité presque magique. Deux ans s’étaient écoulés, et leur boite tournait à plein régime. Ils avaient recruté et investi des locaux plus spacieux. 10 h 42, sa mâchoire se contracta. Du temps perdu inutilement. C’était nul ! Sa main glissa nerveusement sur sa tablette graphique pour écraser le calque. Le plastique de son stylet martela le bois de la table en un rythme saccadé. DesArch. L’avenir. L’innovation… une boule… Finalement, Benjamin tenait peut-être un bon concept. Son tracé dessina une première sphère sur l’écran, suivie d’une seconde… Trop flou. Il manquait quelque chose. Son inspiration ne cessait de se dérober dès qu’il la touchait du doigt. Plusieurs mois auparavant, ils avaient répondu à un appel d’offres sans trop y croire. Un grand musée mondialement connu souhaitait s’implanter à Lyon. Leur petit cabinet fut sélectionné. C’était inespéré, surtout face aux géants du secteur. Leurs chances de l’emporter semblaient infimes, mais cela restait une opportunité en or. Leur audace forcerait le respect.

— Je pars. Bonne soirée. La voix de son assistante le saisit et une décharge de crispation lui remonta le long de l’échine. La deuxième fois de la journée. Ses dents grincèrent tandis qu’un souffle exaspéré s’échappait de ses narines. Il planta son regard noir dans celui de Sabrina. La nuit était tombée et seul son écran éclairait la pièce. Max se frotta le visage, puis coupa l’alimentation de sa tablette. — J’ai passé la tête à midi pour te proposer de déjeuner. Mais tu étais tellement absorbé que tu m’as répondu par un grognement. Ses yeux rougis par les heures de travail coururent sur les traits de sa collaboratrice. Elle hésitait. — J’ai préféré ne pas insister. Je ne voulais pas risquer d’être mordue. Un rire chaud frappa sa gorge. Elle avait vu juste. — Tu as bien fait, mieux vaut ne pas contrarier un ours concentré. Il attrapa ses affaires sur le porte-manteau en la questionnant sur ses projets pour le week-end. Ses lèvres s’étirèrent en un sourire ravi. Son ex devait s’occuper des enfants. Les multiples relances, pour qu’il endosse son rôle, avaient enfin porté leurs fruits. Elle comptait donc en profiter. Mais l’éclair d’excitation s’effaça aussitôt derrière ses éternelles inquiétudes. Maxence pouffa. Les femmes n’étaient jamais satisfaites. C’était difficile pour leur père, qui faisait certainement de son mieux. Après tout, les hommes n’étaient pas dotés d’instinct maternel. Agacée, Sabrina répliqua que « l’instinct maternel » n’existait pas plus que les licornes. Il ne s’agissait que de choix et de bon sens. Être un adulte signifiait assumer ses responsabilités jusqu’au bout, pas juste quand c’était simple. Cette leçon de morale le crispa. Il ne put retenir une moue exaspérée et préféra couper court. Il n’était pas d’humeur à débattre avec ces féministes qui refusaient de se remettre en question. Le froid cingla sa peau. Resté enfermé au chaud toute la journée, Max avait oublié que l’hiver approchait. Il resserra son écharpe et remonta le col de son manteau. Après quelques pas en direction de l’arrêt de tram, il sortit son téléphone de sa poche. Se changer les idées, relâcher la pression. WhatsApp s’ouvrit. Ses doigts tapotèrent. — Slt, tu vas toujours à Lyon ce soir ? L’appareil vibra dans sa main. — Oui. Tu viens ? — Y aura qui ? — Pourquoi ? Je ne te suffis pas ? — Si. Pour savoir s’il y aura des cons. Je veux juste les éviter. — Alors je te déconseille d’aller à l’extérieur. Je vais t’avouer un truc : les cons ont envahi le monde ! Son rire résonna dans la rame bondée tandis qu’il scannait son pass. Jouant des coudes, il se faufila vers un coin libre contre une vitre. — Émilie, son mec et Addy. Là-bas, on rejoint Lucie, Julien et les autres. — Lucie ? À quelle heure ? — Oups, oublié de te prévenir. Chez toi, 20 h ? — OK.

Un coup d’œil au miroir de l’entrée. Parfait ! Il vérifia la Rolex accrochée à son poignet gauche et attrapa son sac de cuir Berluti. L’Audi de son amie l’attendait. La joie de retrouver Lucie l’excitait. Leur rencontre avait eu lieu lors d’un concert, plusieurs années auparavant. C’était une belle femme de vingt-huit ans aux courbes affriolantes, qui travaillait et vivait sur Paris. Avec elle, c’était facile, assuré et, par-dessus tout, sans prise de tête. Le groupe alla directement au bar latino dans lequel ils avaient leurs habitudes. Après de longues minutes à guetter la porte, elle apparut. Son regard la dévora. Elle n’avait pas encore atteint sa hauteur qu’il brûlait de l’entraîner ailleurs. Lucie s’approcha et l’embrassa. Rapidement, sa langue se glissa entre ses lèvres. Ce parfum de rhum qu’elle lui laissait en bouche promettait une nuit voluptueuse. Il lui servit un verre, puis l’attira dans une bachata. Le sang brésilien de son père pulsait dans ses veines. Celui-ci lui avait transmis la passion de la danse dès son plus jeune âge. Après un moment passé entre amis, il était temps de s’éclipser pour ne ressurgir qu’après onze heures du matin.

Ses membres s’étirèrent avec une lourdeur satisfaite. Il attrapa son téléphone. L’heure affichée lui arracha un rictus, il venait d’enchaîner huit heures de sommeil. Un exploit. Le soleil n’était pas levé. L’envie de courir pour transpirer les excès du week-end s’imposa. Effacer la veille, cette journée perdue à végéter sur le canapé pour digérer sa gueule de bois. La ville, toujours assoupie, lui appartenait. Maxence amorça un virage sur le trottoir, ses pensées de nouveau tournées vers ce foutu projet. Un heurt frontal. Son corps s’écrasa contre une masse avec une telle brutalité qu’il s’étala sur le goudron, le souffle coupé. Leurs regards se croisèrent. Un timbre aigu et perçant l’agressa. Elle hurlait, le clouant sur place de son long doigt accusateur. Elle n’était pas blessée, pas de quoi en faire un drame. En plus, ses mots n’avaient aucun sens. Elle cria « c’est toi, c’est toi ! ». Bah, oui. Frénétique, elle tressautait, lui ne bougeait pas. Cette femme était bizarre. Son visage… qu’avait-il ? Son esprit était comme embrumé. Il la scruta, tentant de comprendre ce qui n’allait pas chez elle. Elle se redressa sans le quitter des yeux, un sourire étrange déformait ses traits. Un frisson le parcourut. Sa voix parut plus lointaine. Quelque chose clochait. Il l’examina. Elle n’était pas… humaine. Sa peau avait une teinte rose bien trop marquée pour être normale et que ses iris… ses iris étaient violets. Son estomac se noua dans une violente crampe de terreur. Reculer. Ses fesses restèrent collées au bitume gelé, ses muscles refusant de répondre à sa volonté. Elle avança face à lui sans cesser de le menacer de sa main gantée. — Écoute-moi… Elle réduisit la distance jusqu’à ce que son parfum inquiétant irrite ses narines. Sa présence était une agression. Il devait réagir. Ne pas demeurer là. Rien ne se produisit. Son sang se glaça. Elle était beaucoup trop proche. La situation était dangereuse. Elle ancra ses pupilles étranges aux siennes. — Écoute-moi ! Tu dois y aller, tu es attendu ! De la came. C’était la seule explication rationnelle. Personne ne pouvait être aussi détraqué sans substance chimique dans l’organisme. Il n’avait pas le choix. Bouger avant qu’elle ne s’attaque physiquement à lui. Il tenta de secouer ses épaules, en vain. Une chape de plomb l’enchaînait au sol. — Tu dois y aller ! ordonna-t-elle. — Bien sûr, je vais m’y précipiter, dès maintenant ! — Non ! Mardi ! La précision tranchait avec son état. — Oui, d’accord… on va faire ça comme ça. Il essayait de la gérer, de la contenir. Peine perdue. Elle l’agressa et le frappa au torse en psalmodiant. Se protéger. Cela n’avait aucun sens. Il opina du chef, s’efforçant de suivre le rythme de ses incantations incohérentes. Soudain, elle se détourna et poursuivit son chemin avec nonchalance. Lentement, ses membres répondirent enfin. Il se redressa d’un bond, les doigts crochant ses écouteurs, et disparut dans la foulée. Chez lui, vite. Il jeta régulièrement des coups d’œil furtifs par-dessus son épaule. Chaque ombre dans son dos semblait désormais porter son visage.

Son poing s’écrasa contre la vitre, chassant la condensation dans un mouvement vif. Les iris violets le percutèrent. La surprise le fit reculer. Il se retourna. Seul. Bien sûr. Il rejeta l’idée d’un geste brusque. Il ne pouvait pas devenir fou, pas lui. Une sonnerie stridente éclata alors, brisant sa tentative de rationalisation. Ses muscles se contractèrent. Impossible. Sa prudence l’avait poussé à faire de nombreux détours. Le combiné de l’interphone glissa dans sa main. — Max ! Ouvre ! Il caille ! Ses trapèzes s’affaissèrent. La porte d’entrée se déverrouilla. Hélène le bouscula pour s’introduire plus vite dans l’appartement, tout en lui annonçant qu’elle avait ramené des viennoiseries. Il emprisonna le linge de coton entre ses doigts, évitant de justesse l’incident, le visage fermé. — Veux-tu bien faire un peu plus preuve de pudeur, je te prie. Va t’habiller ! D’un geste, elle balaya l’air dans sa direction. — Je ne mange pas de ce pain-là et tous tes biscotos n’y changeront rien ! Il haussa un sourcil et sourit de son effronterie. En se dirigeant vers sa chambre, sa serviette se détacha malencontreusement. — Arrête de mater mon cul ! — Dans tes rêves ! Le petit-déjeuner prêt, ils s’installèrent sur le bar de la cuisine. Là, il lui raconta cette rencontre particulière. — Elle est quand même dingue, ton histoire… Mais surtout, je ne te savais pas aussi trouillard ! Elle se moqua ouvertement de lui. Rien à voir. Il ne s’était pas figé. C’était autre chose, il en était persuadé. — Un pleutre ! La pique le blessa plus qu’il ne voulait l’admettre. Il déglutit pour étouffer une réplique cinglante. Hélène se régalait trop à le taquiner. — Tu n’y étais pas ! Si j’avais été en pleine possession de mes moyens, crois-moi, jamais je ne serais resté paralysé. Je te l’ai dit, cette personne aux yeux violets et à la peau rose n’était pas normale. D’ailleurs, rien ne l’était à ce moment-là. Il n’avait pas tremblé. Il était un homme, un vrai. Inutile de lui confier ses doutes, elle rirait bêtement en interprétant mal la situation. — Elle était peut-être malade, suggéra Hélène. — Du cerveau, visiblement ! Fin de conversation ! Ses soucis s’accumulaient assez pour ne pas s’en rajouter.

Son sac à dos Prada frappa le sol. Miss lui réclama immédiatement sa pitance par des miaulements stridents. Cette randonnée jusqu’au lac de Guéry, suivie d’un délicieux repas dans l’auberge, lui avait permis de se changer les idées. Cette journée avait pris une tournure plus favorable qu’à ses débuts. En ce dimanche de novembre, ils avaient croisé peu de promeneurs, profitant ainsi de la nature. Tandis qu’il semait ses vêtements jusqu’à la salle de bain, les mots qu’ils avaient échangés sur le chemin du retour s’immiscèrent dans son esprit. À nouveau, Max lui avait glissé à quel point il trouvait dommage qu’elle ne soit pas attirée par lui. Hélène était un modèle original, pareil à aucune autre. Gênée, elle avait répondu par son rire habituel et affirmé que jamais elle ne lui aurait adressé la parole. Mensonge grotesque. Comme toutes les autres, elle aurait succombé à son charme ravageur. D’un air soudain sérieux, elle lui avait confié que, s’ils s’étaient rencontrés adultes, aucune amitié n’aurait pu naître. Sa manière de traiter les autres et, surtout, les femmes la révoltait. Son regard triste l’avait giflé. Une intolérable pitié dont il n’avait nullement besoin. — Tu n’étais pas ainsi avant. Tu étais souriant, drôle, tellement plus agréable. — Ouais, quand j’étais gros, mal coiffé et coincé derrière mes lunettes. Méprisable ! — Tu n’étais pas méprisable, répliqua-t-elle après un soupir. — Pff ! bien sûr que si ! Pire, invisible ! Elle avait secoué la tête. Il n’avait rien ajouté. Max n’avait pas l’intention de changer. Sa vie était parfaite telle quelle et tout lui réussissait.

Maxence attendit à peine que Ben pose ses affaires pour franchir le seuil de son bureau. Le week-end avait permis aux deux hommes de s’apaiser. Posément, ils partagèrent leurs visions autour de ce concept de sphères. Cela paraissait surréaliste, mais c’était peut-être la touche de folie qui leur manquait jusqu’à présent. Satisfait, il éteignit sa tablette. DesArch était enfin sur la bonne voie. Après sa séance du lundi à la salle de sport, il rentra détendu. Les tensions de la semaine précédente lui semblaient déjà lointaines. Il déposa son roman sur la table de chevet. Éreinté, le sommeil l’emporta rapidement.

✨ Mot de l’Autrice ✨ Bien sûr, Monsieur Maxence a décidé de passer avant tout le monde. Qui pourrait s’en étonner ? 😏 Arnwell vous attend juste après.

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